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[Opinion] Comment communiquer avec des gens qui sont cons ?

Fin mai 2020, Un Monde Riant sortait une vidéo dans laquelle il se questionnait sur les raisons et sur la manière de communiquer sur les sujets scientifiques controversés. En effet, s’inscrivant dans une démarche sceptique comme tant d’autres, il a pour habitude de revenir sur les nombreuses approximations (pseudo)scientifiques des médias et des promoteurs d’idées fausses et fallacieuses. La pandémie de SARS-Cov-2 a été (et est encore) l’occasion fortuite et malheureuse d’un exercice typique pour les journalistes, les amateurs de science et les membres de la communauté sceptiques, qui sont venus (et viennent toujours) en appui des professionnels de santé et des chercheurs pour contrebalancer les fausses informations en tout genre qui n’ont pas tardé à fuser. Mais monsieur Riant fît le constat d’un échec assez cuisant : quoi qu’on fasse, quel que soit l’effort de vulgarisation fourni, il semble que ce soit vain. On ne parvient pas à convaincre. Du coup je reviens un peu sur un aspect du problème soulevé ici pour alimenter la discussion : c’est quoi notre problème exactement dans notre communication avec le grand public et pourquoi persiste-on ?

Comprendre pour apprendre 

Il y a quelque temps, j’avais présenté dans un fil Twitter un passage de « La formation de l’esprit scientifique » de Gaston Bachelard, que j’avais apprécié et qui à mon avis colle encore assez bien à notre situation actuelle. Je vais ré-synthétiser son propos. Dans les premiers chapitres, Bachelard fait la comparaison de la « vulgarisation » entre deux grandes périodes historiques de l’esprit scientifique qu’il sépare ainsi : l’ère pré-scientifique (XVIIIè et avant) et l’ère scientifique plus moderne du XIXème et XXème siècle. On ne commentera pas ici la pertinence d’un tel partage, ce n’est pas important pour la suite. Il a illustré son propos avec entre autres l’exemple du tonnerre, décrit par l’abbé Poncelet au XVIIIème dans son ouvrage “La nature dans la formation du tonnerre, et la reproduction des êtres vivants, pour servir d’introduction aux vrais principes de l’agriculture…”. Dans son livre, Poncelet proposait une explication savante au phénomène du tonnerre, phénomène qui encore à son époque était objet de mythes, de craintes et de superstitions.

Titre badass

Pour introduire son œuvre, il a choisi une voie intéressante : celle du dialogue. En effet, il a débuté par une (très) longue introduction (22 pages…) dans laquelle il se met à la place de l’individu qui lirait son livre, en y intégrant toutes les craintes que le lecteur aurait à l’égard du tonnerre. C’est son plus long chapitre, qui lui servait ainsi à montrer que ce qu’il savait et comprenait avant tout, c’était le sentiment du lecteur vis à vis du tonnerre. Ainsi, il a installé un climat de confiance et d’échange, à travers un texte – ce qui n’est pourtant pas le moyen le plus simple pour entretenir un dialogue – en rationalisant nos peurs, pour qu’ensuite on soit plus réceptif aux explications qu’il a à nous apporter et qu’on puisse combattre nos craintes. En bonus, il donne même quelques astuces pour protéger son habitat du tonnerre. Dans un exemple plus frais, il y a ce super article de Ce N’est Qu’une Théorie, que je vous conseille fortement. La même idée est là, avec une démarche plus concrète à destination de celles et ceux qui cherchent à convaincre à tout prix leur interlocuteur ! Je ne spoile pas, mais on s’y retrouve. (D’ailleurs lisez tous ses articles)

Cette démarche « vulgarisation » a fortement évolué avec le temps, et pas forcément dans le bon sens. Bachelard l’a bien décrit par la suite. Cette démarche se pare d’une volonté de diffusion du savoir scientifique au plus grand nombre. Mais dans les faits, en lisant les différentes œuvres de vulgarisation produites au XIXème et après, et bien souvent produites par des scientifiques, on se rend finalement compte que la plupart s’adresse en fait à un public au moins déjà un peu érudit. Ce qui n’est pas vraiment de la vulgarisation du coup, m’voyez. Par exemple, on y trouvait plus de jargons techniques, car les vulgarisateurs jaugeaient mal – ou difficilement – le niveau en sciences de leur public. Le contenu était donc inadapté si en tant que public on n’avait pas un minimum de capital culturel. Un des exemples les plus typiques que j’ai en tête est Stephen Hawking. Ses livres de vulgarisation sont à mon sens très intéressants, mais sur le plan « démocratisation du savoir », on n’y est pas du tout. Même en rééditant « Une brève histoire du temps » de manière plus accessible au grand public avec « Une belle histoire du temps”, ça reste un contenu pêchu sur fond de storytelling. Après, ça n’empêche pas d’être tout de même sympathique à lire, mais bon.

Notre problème aujourd’hui


“Nous montrons que nous savons”

En voulant communiquer « les sciences », sans s’inscrire réellement dans une démarche professionnelle de vulgarisation, on risque de ne communiquer que son érudition. Comment s’étonner de rencontrer un public peu réceptif à notre message si on creuse la distance qui nous sépare ? Parce qu’en effet, connaître des choses techniques ne nous permet pas pour autant de bien communiquer dessus. Ce n’est pas pour rien s’il y a des formations et des champs disciplinaires spécifiques traitant de ces questions. Que ce soit du côté de l’éducation, de l’enseignement ou de la médiation, des recherches et des travaux universitaires existent. Et c’est un bon début de le savoir. Car si on veut adopter une approche rationnelle de communication du savoir, on devrait opter pour les moyens qui permettent d’atteindre effectivement nos objectifs de démocratisation de l’esprit critique et de bonne réception de notre message. Un moyen d’avancer serait de se rapprocher de ceux qui s’y connaissent, éventuellement de se baser sur des travaux académiques, ou au minimum d’être attentif à l’expertise des médiateurs ou didacticiens. 

Ce n’est pas une nouveauté, mais on ne remarque pas assez nos propres biais. En croyant œuvrer pour la démocratisation de « notre savoir », on ne fait que démocratiser « le fait qu’on sait ». Et surtout le fait qu’on ne cherche pas forcément  à savoir ce que sait la personne en face. Il y a dans certains milieux intellectuels cette tendance à disqualifier d’office les interlocuteurs qu’on considère comme étant “à côté de la plaque” sur les sujets scientifiques, en les rangeant ainsi dans la case irrationnels. Sans forcément que ce soit fait avec virulence d’ailleurs. Il y a plein de manières de montrer notre indifférence et notre manque de considération quant à ce que peut bien penser la personne en face, participant ainsi à ce que nous-mêmes nous ne soyons pas écoutés. A partir de là, devons-nous être étonnés ?


“Nous montrons qu’ils sont irrationnels”

Un cas personnel concret pour illustrer le propos. Sur les réseaux sociaux, il arrive bien souvent de participer ou d’assister de loin à des rixes entre rationalistes et personnes croyant des thèses non confortées par ce que dit la science : antivax, homéopathes, platistes etc. Parmi les opposants, il y a un groupe assez farouche mais bien organisé : celui des patients de Lyme chronique. Ces derniers défendent l’idée qu’il existe une chronicité de la maladie de Lyme. Bien qu’il n’y ait aucune preuve scientifique qui appuierait son existence, c’est pourtant avec cette pathologie qu’ils expliquent leur mal-être et les symptômes qu’ils développent de temps en temps. Résultat, des confrontations ont (eu) lieu entre médecins/rationalistes et ces patients. On réduisait leurs idées qu’à une liste de biais cognitifs, de croyances irrationnelles ou d’hallucinations. Bref, on avait aucune raison de les prendre vraiment au sérieux. Sauf que. 

En faisant des recherches sur le Lyme chronique (voir aussi Aronowitz 2008, Tonks 2007) pour une vidéo, on s’est rendu compte qu’on ignorait totalement l’ampleur des motivations de ces personnes. En les lisant et en les écoutant, on était impressionné par leurs connaissances techniques et par le raisonnement invoqué pour soutenir leurs revendications. Car oui, ceux qu’on cherche à debunker sont armés intellectuellement. Ils en connaissent sûrement bien plus que beaucoup sur les techniques chromatographiques et les analyses immunologiques par exemple, et savent trouver l’information quand ils la cherchent. Cela met en lumière donc une erreur commune de notre part, celle de systématiquement les sous-estimer sur le plan technique – peut-être parce qu’il y a en effet bien souvent des approximations dans leurs discours. On préfère ainsi se concentrer sur leur supposée irrationalité, en présumant un manque de culture scientifique et technique de leur part. Or, il est peu pertinent de se focaliser sur le niveau de culture scientifique et technique de son interlocuteur pour expliquer une soit-disant irrationalité. Les hautes sphères bourgeoises et intellectuelles – et même des grands chercheurs ! – sont aussi concernées par la croyance en des thèses exotiques. Qu’on en manque ou qu’on en jouisse, les connaissances et les compétences techniques ne sont qu’une facette parmi d’autres aussi importantes pour décrire les mécanismes d’adhésion aux théories marginales sur le plan scientifique (pour euphémiser).

On ne se rend bien souvent pas compte du rapport de force politique à l’origine de certaines croyances. De ce fait, on passe à côté d’autres causes du problème qu’on prétend combattre. Le documentaire Netflix “La Terre à plat” le montre bien pour le cas des platistes américains, mais on peut voir des similitudes avec les patients du Lyme chronique (et tant d’autres), dans le rapport que ces personnes entretiennent avec le pouvoir et les institutions. Ce qui rassemble ces personnes, ce sont les différentes luttes contre les rapports de domination entre corps médical et patients, rapports en partie à l’origine de la défiance envers le corps médical, facilitant ainsi l’organisation entre patients pour “faire bloc”. Quand un médecin dit “qu’on invente ses symptômes” ou “c’est dans la tête”, ou qu’il glisse ce genre d’idées de manière indirecte, ça n’incite pas forcément à garder confiance – et sans surprise un médecin qui dit se spécialiser dans le Lyme chronique (les Lyme doctors) volera cette confiance et capitalisera dessus. Si d’autres patients ont vécu la même expérience que nous, on aura tendance à se rapprocher d’eux. Beaucoup de travaux analysant la relation patient-soignant montrent que les représentations qu’ont les soignants de leur patient peuvent influencer la relation mutuelle de confiance. Lorsque le patient montre des comportements qui sortent du cadre d’hygiène imposé par la médecine moderne (tabagisme, obésité…), il sera potentiellement – même régulièrement – sujet à des jugements négatifs de la part des soignants, ce qui contribuera à créer une distance. Cette distance se creusera d’autant plus si on ne considère pas les facteurs psychosociaux ou économiques qui influencent les conditions de vie des patients et leur relation au soin. A tout cela s’ajoutent également le manque de transparence et de considération des décideurs quant aux politiques de recherche et de santé publique, les conflits d’intérêts, et tant d’autres raisons qui justifient les doutes de certains. Il n’y a pas plus d’irrationalité que de raisonnements construits et de circonstances qui expliquent la persistance de leurs idées. Et sans chercher à les comprendre, les confronter ne fera que les renforcer.

Maintenant on peut réfléchir à l’exemple récent des anti-masques. Il est compliqué de ne pas émettre de jugements négatifs à leur égard, car dans le contexte actuel d’une pandémie, ils ne participent pas à la protection collective de la population. Ils mettent même cette dernière en danger – en plus de mettre en danger leur propre santé. Un sentiment de colère et de lassitude s’exprime donc légitimement. Et après l’émotion, on a tenté la raison. Pour ça, on s’est énormément focalisé sur les explications supposément scientifiques données par ceux qui s’acharnent à prouver l’inutilité du masque. A tel point qu’on s’est empressé, à raison, de les debunker (l’expulsion du CO2, le passage du virus à travers les mailles du masque etc.). Cependant, on a tendance à penser qu’en montrant par des instruments techniques qu’on n’est pas en condition d’hypoxie en portant le masque, on prouverait aussi qu’il n’est pas possible de s’étouffer. 

Mais non, tranquille.

Du coup on considère que ceux qui prétendent s’étouffer en mettant le masque mentent ? A aucun moment je n’ai vu l’hypothèse d’une cause psychologique qui pourrait expliquer la sensation d’étouffement prise au sérieux, sensation dont pourraient souffrir certains anti-masques. Pourtant elle ne semble pas si farfelue (peut-être me trompe-je et dans ce cas n’hésitez pas à me le signaler) dans la mesure où l’on sait jusqu’où peut aller l’auto-persuasion. Un blocage pourrait se manifester réellement et certains ont vraiment l’impression d’étouffer. Mais on préfère d’abord croire que ce n’est qu’une excuse bidon. Car dans un premier temps on ne voit rien d’alarmant dans les mesures du taux d’oxygénation. Et dans un second temps on considère que la responsabilité collective de chaque individu est très importante, à tel point qu’on se focalise dessus pour fustiger celles et ceux qui ne la respecte pas. Or si cette hypothèse se vérifiait par exemple, alors il faudrait revoir notre stratégie. En fait, de toutes façons, il faut la revoir. Car on peut ajouter à tout cela les multiples injonctions contradictoires quant au fait de porter ou non le masque, venant des politiques – et même, dans une moindre mesure, venant des scientifiques. Difficile de ne pas les prendre en compte dans l’analyse des dynamiques anti-masques. Quoi qu’il en soit, même si c’est notre droit à toutes et tous, continuer de les réduire à des idiots ne leur fera pas changer d’avis sur le port du masque. D’accord, ça défoule. Mais qu’attendons-nous d’eux exactement du coup ?

Sommes-nous vraiment plus malins ?

En communiquant comme on le fait, on creuse le gap qui nous sépare, participant de surcroît à amplifier ce qu’ils dénoncent : un sentiment de domination perpétré par des institutions n’œuvrant pas toujours pour leur bien. Car oui, en leur faisant comprendre qu’ils font perdre du temps avec leurs explications imaginaires (je force le trait exprès), n’attendons pas d’eux qu’ils réagissent avec la même rationalité que nous. Ne prétextons pas agir pour l’esprit critique avec ces méthodes. J’ouvre une parenthèse pour balayer les éventuelles accusations de généralisation abusive, qui ne serviraient que de diversions ici : oui ça ne concerne pas tous les scientifiques, tous les médecins, tous les sceptiques, tous les vulgarisateurs, etc. De plus, j’ai conscience des conditions d’exercice des professionnels de santé, et de la fatigue qui peut s’installer quand on se fait harceler après avoir fait preuve de pédagogie pendant des mois. Mais cela fait partie de tout un ensemble de revendications qui ne sont pas en opposition avec celles des personnes concernées décrites plus haut dans ce billet. J’encourage de ce fait à garder ces éléments en tête, si on veut vraiment défendre le principe de « primum non nocere« , et ce même si on ne se sent pas directement concerné. Fin de la parenthèse.

Tout cela cache autre chose d’un peu plus grave à mon sens, ce fait de délibérément montrer cette distance intellectuelle entre sachants et profanes. Avec ce genre d’images par exemple :

Eh oui, qu’est-ce qu’on est intelligent nous dites donc

Ça, ça fait sourire, d’accord. On ne fait pas de la science par sondage d’opinion, évidemment. Mais ce genre de messages qu’on retrouve souvent sur les réseaux sociaux, outre le mépris qui s’en dégage, participe du développement d’un autre message politique plus inquiétant : “les gens sont trop bêtes… y compris pour prendre des décisions par et pour eux-mêmes”. C’est vrai que bon, si on est partisan du « décider pour les non-sachants pas assez intelligents », on a peu intérêt à adhérer à une humilité épistémique. Cela ne veut pas dire qu’on suit tous cet objectif politique non plus – même si bon, y’a moins douteux niveau pédagogie ou humour – mais on lui donne du grain à moudre à force. D’autant plus lorsqu’on veut défendre les sciences et l’esprit critique mais qu’on persiste à ne pas s’intéresser à la politique, pour des raisons de pureté rationaliste ou d’illusion de neutralité. Le risque est de finir par défendre une forme de technocratie ou d’épistocratie, même inconsciemment, s’opposant ainsi à la volonté de mobiliser l’esprit critique des citoyens. Une contradiction émerge entre nos intentions, aussi bonnes soient-elles, et nos actes, dont les conséquences sont assez mal évaluées. 

On ne peut pas clamer diffuser efficacement les principes de l’esprit critique au plus grand nombre, dont les défenseurs de théories du complot, sans se pencher un minimum sur les conditions matérielles et sociales du public qu’on cible. Lorsqu’on doit subvenir à des besoins primaires ou qu’on est engagé dans un rapport de domination, ce n’est pas forcément notre priorité de connaître tous les fondements sociologiques et épistémologiques de la preuve scientifique. On n’a pas forcément envie qu’on vienne nous donner des leçons aussi abstraites alors qu’on ne se soucie pas de notre vécu et du rôle d’une société capitaliste dans celui-ci. La manière dont les sciences sont perçues au sein de la société et la qualité de la production scientifique sont dépendantes de choix politiques, on ne peut donc pas se passer de l’analyse de ces derniers pour penser ensuite l’émancipation intellectuelle de la population. Ou bien alors on assume de passer à côté de quelque chose d’important. Evidemment, cela ne signifie pas qu’il faut absolument parler de l’aspect “politique” de chaque sujet ayant trait à l’esprit critique ou aux sciences. Il est possible d’aborder ces sujets sous des angles ne nécessitant pas de mobiliser toutes les expertises possibles et imaginables. Simplement, quand on finit par parler des individus, des institutions, et de leurs interactions, se limiter à des explications psychologiques et à des causes individuelles s’avérera… limité. Et alors quand on parle naïvement de sujets politiques sans assumer leur caractère politique, sans mobiliser des travaux sur ces sujets, et qu’on tranche ensuite sur la meilleure posture à adopter en la vernissant d’une couche de rationalité alors qu’elle est éminemment politique et idéologique, c’est également… fâcheux.

Conclusion  

Nous échouons à communiquer comme on le voudrait parce qu’entre autres choses on ne se rend pas forcément compte qu’on ne cherche pas vraiment à communiquer. Le temps laissé à l’analyse de la situation et à l’adaptation du discours au public ciblé est totalement balayé au profit d’un confort mental et individuel. Et puisqu’on en est encore là, l’exemple récent de Raoult est typique de ce problème : à jouer essentiellement sur le terrain de la technicité, en s’insurgeant à chaque instant des entorses aux standards de la pratique scientifique, et en mobilisant des explications purement épistémologiques pour expliquer ce qui ne va pas, on finit par s’étonner nous-mêmes de ne pas avoir la voix qui porte assez et on finit par se fatiguer. Si on n’opèrent une analyse des actions du professeur en ne se référant qu’à nos règles de la confrontation scientifique par les pairs, on est forcément voué à l’ulcère. Car une fois de plus, il ne s’adresse pas à ses pairs, donc évidemment qu’il s’en fout des règles. Et c’est là qu’une analyse politique prend son sens : ce personnage est avant tout le résultat d’une organisation institutionnelle et de politiques de recherche qui favorisent l’émergence de chercheurs de son acabit, des personnages à la dérive du monde académique mais qui trouveront tout de même leur compte ailleurs – “achetez mon livre qui dit la vérité vraie qu’on vous cache à 39€99, faites-moi confiance regardez mon nombre de publications”. La qualité de la recherche, la médiatisation des productions scientifiques et la culture scientifique des citoyens sont liées en partie au modèle économique de la recherche. Le financement – à la baisse – et la mise en concurrence – à la hausse – sont des facteurs à prendre en compte lorsqu’on s’intéresse à la starification des chercheurs et à leur “gouroutisation”. Étendre son analyse, en considérant ces questions, est également pertinent lorsqu’on s’intéresse aux personnes qui s’attachent à des théories marginales et qui suivent ces “gourous”. 

En cherchant constamment à souligner l’irrationalité des gens sans vraiment s’intéresser à l’origine de leurs idées et à ce qui gravite autour, on se limite concernant certains de nos objectifs et nos intentions. On peut difficilement se réclamer d’une mouvance qui a pour but la promotion de la pensée critique alors que dans les faits on alimente une distinction sociale entre sachants et non-sachants. Il peut être intéressant de revoir nos méthodes de communication donc. Il est tout à fait possible – et souhaitable – de produire des contre-discours techniques aux fausses informations, sans tomber dans l’écueil du mépris ou de l’opposition vindicative. Cela reste important d’occuper l’espace avec des informations vérifiées et vérifiables. Car évidemment, prendre du recul sur notre manière de communiquer ne signifie pas pour autant être complaisant avec des idées s’avérant dangereuses. Cependant, communiquer à chaud, comme l’ont fait beaucoup de vulgarisateurs en s’appliquant sur l’aspect purement technique, est loin de correspondre, à mon sens, à l’idéal de la vulgarisation (mais ça n’engage que moi). Donc si on veut « mieux » communiquer notre savoir – selon l’objectif qu’on se fixe – rapprochons-nous de ceux qui savent comment pourrait-on communiquer notre savoir.

Entre temps, je pense qu’un peu d’introspection ne nous ferait pas de mal. 

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5 réponses sur « [Opinion] Comment communiquer avec des gens qui sont cons ? »

Un peu d’espoir dans ce monde parfois sombre. C’est tellement pertinent de s’interroger sur les conditions matérielles des récepteurs.rices, leurs trajectoires, dominations auxquelles iels sont soumis….et tellement rare. A tel point que de manière semi-ironique récemment, nous avions une discussions avec des amis pour savoir pourquoi un bon nombre d’ autoproclamés sceptiques (plus précisément la zététique) étaient de droites (appuyaient la verticalité du savoir, culte de la personnalité / mise en scène de soi, ignorance de fait voire revendiqué dans les SHS, mépris…). Techniquement ça ne fait pas de ces gens des gens de droite, mais chez nous c’est un gros groupe de gens non déconstruits et problématiques qui ne parlent jamais de politique (mais quand ils en parlent, quelle surprise, ils sont souvent réactionnaires). Ce qui précède n’est pas rigoureux, mais ce n’était qu’une discussion de fin de soirée^^ Nombre de fois où pendant une vidéo par ailleurs agréable et informative, hop un petit pic envers les gens qui ne comprennent pas ou ne sont pas d’accord, le tout de manière bien méprisante…..fatiguant. Après il y a de l’espoir, je n’ai pas une connaissance exhaustive des vulgarisateurs.ices de ce secteurs, mais il y a déjà Monde Riant, Hygiène Mentale et Game of Hearth.

Votre article a fait ma matinée et c’est déjà pas mal, bonne journée !

Très intéressant. J’adhère totalement au concept d’humilité épistémique. Par contre, en pratique, il y a un problème fondamental. Cet article cherche à comprendre pourquoi un communicateur de sciences, un vulgarisateur, un sceptique n’arrive pas à convaincre, et cherche des pistes pour mieux atteindre cet objectif. Mais l’objectif est clair : il s’agit de convaincre. Et il y a quand même, pour de nombreux sujets ultra étudiés, une asymétrie dans la véracité des affirmations de chaque camp. Il y a quand même un camp qui a raison, qui sait pourquoi il a raison, et il y a un camp qui a tort, qui ne sait pas pourquoi il a tort et qui pense avoir de bonnes raisons d’avoir raison. Et le premier camp a envie de convaincre le second, tandis que le second n’a pas du tout envie d’être convaincu. Prêcher l’humilité épistémique, c’est juste dire que le premier camp a envie d’être réfuté, et de fait, la plupart seraient ravis de changer d’avis face à un bon argument (sur papier au moins, parce que dans l’immédiat, c’est jamais agréable de reconnaitre qu’on s’est trompés). Mais le second camp ne veut pas jouer le jeu de l’humilité épistémique, toute approche est vaine et vouée à l’échec, parce que tu ne peux pas convaincre quelqu’un qui ne veut pas être convaincu.

Donc la seule façon de ne pas échouer, c’est de ne pas essayer. C’est de changer d’objectif. Ne pas convaincre. Jouer le jeu de l’humilité épistémique tout seul, c’est-à-dire prendre les arguments des autres au sérieux, en débattre, pour mettre nos propres opinions à l’épreuve. Elles résisteront ou cèderont, et on sortira avec un avis plus solide, plus justifiable. Et si l’interlocuteur ne joue pas le jeu, reste campé sur ses positions même si elles sont manifestement intenables, s’il n’est pas convaincu, tant pis. On n’aura pas perdu parce qu’on n’aura pas essayé de convaincre. L’interlocuteur sera convaincu seulement s’il joue de son côté le jeu de l’humilité épistémique, et c’est quelque chose qu’on ne pourra pas savoir facilement.

De ce billet, on peut donc surtout conclure que l’on manque généralement de temps pour arriver à convaincre ceux qui émettent des contre-vérités.

Bonjour,
Premièrement je tiens à apporter tout mon soutien à votre démarche. Etant un grand fan de vulgarisation scientifique (essentiellement sur Youtube) je trouve que peut de « vulgarisateur » peuvent vraiment atteindre la compréhension de tout le monde. Je me pers poi même dans certaines explications.
Deuxièmement je tiens à vous apporter mon témoignage sur les masques. Je suis d’accord qu’un aspects psychologique doit exister.
J’ai commencé ma carrière d’infirmier en service de pneumologie où je rencontrais des patients en réel détresse respiratoire et mon premier réflexe dans ces situations été de mettre au patient un masque à oxygène haute concentration avec un débit élevé en oxygène (>9l/min). J’ai régulièrement rencontrer des personnes qui retirait le masque en me disant « étouffer » avec. Alors que des paramètres objectif tel que la saturation montrait une amélioration de la détresse.

Voilà ceci n’est bien sûr qu’un témoignage mais j’espère ainsi vous soutenir dans votre démarche.

Bon courage !

L’histoire de l’hypoxie me fait penser au sujet des electro-sensibles. On ne peut pas renier ce que ressentent ces gens même si le monde scientifique – ou disons une démarche de rationalité poussée à outrance – peut pousser l’opinion sur cette voie.

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